//La peur du rejet

La peur du rejet

Vous êtes-vous déjà demandé pour quelles raisons il était souvent difficile d’être soi ? D’agir de manière spontanée, d’exprimer notre vérité et de s’autoriser à lâcher-prise ?

Je crois profondément que ce qui nous empêche d’être nous-mêmes est la peur du rejet. Dès notre enfance, nous sommes conditionnés à suivre le courant et à nous conformer à une société qui nous prive de notre individualité. Elle nous en dépossède par ses codes et nous nous y soumettons en les acceptant. Et nous adhérons à une multitude de critères qui nous permettent de rester dans la norme : ce qu’il convient de faire ou non, comme de suivre un cursus scolaire classique ou de correspondre aux critères de beauté actuels : être ni trop gros ou ni trop maigre. Ou encore d’être marié(e) avant ses 30 ans, avoir un emploi stable et au moins un enfant. Et je ne vous parle pas de toutes les pressions que les femmes subissent au quotidien… (cela fera d’ailleurs le sujet d’un prochain article). Évidemment, il y a aussi du bon dans la norme car elle nous permet de vivre en collectivité et d’éviter l’anarchie. Cependant, elle devient nocive lorsqu’elle nous empêche d’accéder à la connaissance de soi et surtout au bien-être individuel. En plus de cette pression collective, nous pouvons rajouter celle que nous avons pu avoir à travers notre éducation ou/et notre religion et là, vous aurez le cocktail idéal pour amplifier cette crainte.

Lorsque nous voyons une personne qui assume ses choix, ses convictions, ses particularités physiques ou qui arbore un style excentrique, nous disons d’elle qu’elle est « différente », comme si c’était quelque chose de mal alors que nous le sommes tous finalement. Nous pouvons partager des pensées, avoir des traits de personnalités similaires, aborder la vie de la même manière ou même se ressembler physiquement, nous sommes quand même fondamentalement différents et uniques. Et je trouve ça fascinant ! Malheureusement, nous n’osons pas tous l’assumer et de ce fait, nous pointons souvent du doigt les rares personnes osant sortir du moule.
Ainsi, pour pouvoir définir ce que nous sommes et nous distinguer des uns et des autres, nous nous collons des étiquettes : beau, belle, laid(e), rond(e), maigre, intelligent(e), stupide, chaleureux(se), facile, froid(e), drôle, ennuyeux(se), courageux(se), peureux(se), sportif(ve), flemmard(e), marginal(e), sage, rebelle, racaille, pauvre, bourgeois(e), drogué(e), alcoolique ou aussi, gauchiste, centriste, droitiste, français(e), étranger(e), immigré(e), vegan, carniste, etc. Les étiquettes nous nomment, nous flattent et parfois aussi nous condamnent. En effet, derrière chaque étiquette se cache une multitude de clichés. Par exemple, si vous êtes en surpoids, cela voudra forcément dire que vous ne faites pas de sport, que vous mangez souvent au fastfood et que vous êtes paresseux(se). Ce qui peut être absolument faux. D’ailleurs, le harcèlement scolaire se construit complètement à partir de ce système d’étiquettes.

Une de mes amies m’a raconté qu’elle avait du mal à se défaire d’une étiquette qui lui collait bien trop souvent à la peau. À plusieurs reprises des personnes de son entourage lui avaient fait des remarques concernant ce qu’elle dégageait. Selon eux, au premier abord, elle paraissait froide. Cependant, ceux qui osaient briser la glace lui disaient par la suite qu’elle était très sympathique et intéressante. Ces personnes ne savaient pas qu’en réalité, elle n’en avait pas conscience et que derrière cette attitude se cachait une grande timidité et surtout la peur de ne pas plaire. Et par conséquent, la peur d’être rejetée.
D’ailleurs, j’ai longtemps pensé la même chose à son égard. Nous nous connaissions de vue depuis quelques années, nous nous voyions dans certaines soirées mais nous n’avions jamais réellement discuté ensemble. Je pensais qu’elle ne m’appréciait pas forcément et de ce fait, je n’allais pas spécialement vers elle. Peur du rejet vs peur du rejet = aucune interaction. Puis un jour, elle m’a demandé un renseignement sur un lieu et je lui ai proposé spontanément d’y aller ensemble. Depuis, nous nous voyons régulièrement, cela me donne l’occasion de la découvrir et d’apprécier nos moments de partage. Si je n’étais pas allée au-delà de mon ressenti, je n’aurais jamais eu l’opportunité de construire notre jolie amitié.

Pour ma part, durant des années j’ai essayé de rentrer dans des cases. Mais j’étais constamment hors-jeu. Même si je le souhaitais, mon identité même était complexe et difficile à classifier. Dès la naissance j’étais destinée à ne pas ressembler aux autres et donc, à m’assumer. Mes parents sont d’origine turque et je suis née à Strasbourg sous le prénom de Caroline. C’était le choix de mes sœurs. Mon nom de famille a été changé pour des raisons politiques. C’était le choix de mes parents. Alors, c’est certain que Caroline Rocher ne sonne pas très turc. Ce qui a été vraiment compliqué à gérer était ce flou identitaire. Je ne savais jamais comment me positionner. Aux yeux des Français, j’étais turque. Aux yeux des Turcs, j’étais française. À mes yeux, j’avais juste envie d’être celle qui serait la plus acceptée des uns et des autres.
Petite c’était facile, je n’avais qu’à suivre le courant : mes parents. À cette époque, ils faisaient partie d’une association politique de gauche en faveur de la démocratie en Turquie et je m’y sentais à ma place. Nous étions une grande communauté et nous partagions les mêmes valeurs. En grandissant, je remarquais qu’en dépit de leur grande volonté de changement et de leur lutte contre les inégalités concernant les femmes, ils étaient toujours dans un système patriarcal. À 10 ans déjà, cela m’étouffait. Les règles. Les obligations. Je ne me trouvais plus de points en commun avec mes amis d’enfance, je commençais tout doucement à me sentir rejetée et à m’éloigner.
À l’adolescence, la rupture était consommée. Car en plus d’avoir un style skateuse-gothique-indescriptible, j’étais née dans une famille athée. Alors comment vous dire ? Rajoutez à ma liste : non pratiquante, rebelle et qui mange du porc. Et vous constaterez que je ne faisais clairement pas bon ménage avec les autres élèves turcs de mon école, qui eux, étaient pour la majorité musulmans et respectaient ainsi les coutumes de notre pays d’origine.

Pendant notre parcours scolaire, voire durant toute notre vie, nous cherchons à faire partie de groupes afin d’éviter l’exclusion. Ne pas être accepté(e) est douloureux, ne pas correspondre aux critères standards aussi. Nous allons vers les personnes qui nous ressemblent le plus et qui correspondent au mieux à nos étiquettes. Et c’est tout naturellement que je me suis dirigée d’un côté. Malheureusement, je l’ai fait en reniant une partie de moi-même comme s’il m’était impossible de combiner les deux ou d’être aimée dans mon entièreté. Et ça n’a pas forcément été facile.
Combien de fois ai-je pu entendre : « Je n’aime pas les Turcs mais bon, toi tu es différente », « Turc ça va, par contre les Arabes… », « Ah mince ! tu es donc musulmane ? » ou des reproches concernant le génocide arménien, le terrorisme et la politique de Recep Tayyip Erdogan. Je subissais du racisme ordinaire avec des personnes de mon entourage qui critiquaient les immigrés tout en oubliant que j’en étais également une. D’ailleurs, je pense que je l’avais oublié aussi. Toutes ces réflexions me donnaient l’impression de ne pas être comme eux et le sentiment de devoir me justifier.
Et je commençais à apprécier le fait que les personnes me disaient que je ressemblais à une Italienne ou à une Espagnole car je savais que derrière ces mots ne se cachaient pas les mêmes connotations ni les mêmes craintes.
Quant aux Turcs, ils jasaient en disant que je vivais « à la française », que je ne suivais pas assez les codes habituels et que je devais être plus commode. Je ne me sentais pas totalement acceptée des deux côtés car je savais au fond que je ne répondais pas aux étiquettes et aux clichés des deux parties.

Faut-il toujours faire des choix ? Dois-je renier mes origines pour être acceptée des uns ? Dois-je faire perdurer les traditions pour faire partie des autres ? J’ai 27 ans, je suis turque, je suis française, je ne suis pas mariée, je n’ai pas d’enfant, je n’ai pas un travail ordinaire, je suis une athée en quête de spiritualité et question politique, je sais ce que je ne suis pas mais je n’ai pas forcément pris de position. Alors, en ne rentrant dans aucun cadre, est-ce que je deviens inexistante ?
Pour être franche, je voulais aussi correspondre à cet idéal : me marier, avoir un CDI et un bébé à 25 ans. Ça aurait été plus facile. Je voulais être singulière tout en étant formatée. Et j’aurais pu avoir cette vie mais je savais que ce n’était pas mon rêve.
Car le plus important pour moi aujourd’hui est d’être alignée avec mes besoins et mes aspirations et non avec ce que les autres projettent sur moi. Si cet idéal vous convient, c’est parfait. Sinon, demandez-vous ce qui vous dérange ? D’où viennent vos frustrations ? Qu’est-ce qui fait que vous ne vous sentez pas à votre place ? Ou accepté(e) ?

Concernant les étiquettes, je sais qu’il n’est pas simple de se défaire de celles que l’on vous a attribuées ou de celles que vous vous êtes collées. Cependant, essayez d’ôter une à une les couches qui vous empêchent d’être vous-même et assumez-vous pleinement dans toute votre complexité. Vous êtes bien plus que des mots, vous êtes bien plus qu’une simple définition. Ne laissez personne déterminer qui vous êtes. Vos comportements et vos attitudes peuvent changer, même les plus persistants. Par conséquent, si vous avez une addiction, vous pouvez la surmonter et passer à autre chose sans qu’elle vous définisse toute votre vie. Ou encore si vous avez tendance à être colérique, vous pouvez réussir à comprendre et à surpasser cet état sans qu’il ne vous caractérise constamment. Et comme je le disais dans mon article précédent sur les croyances, plus vous êtes convaincus que vos pensées sont votre vérité, plus elles deviennent votre réalité. Alors faites l’état des lieux, regardez en face ce que vous souhaitez garder et ce dont vous souhaitez vous débarrasser, cherchez à vous connaître vraiment. Prenez conscience de vos qualités, de vos défauts et acceptez votre imperfection. C’est cela qui vous rendra irremplaçable et unique.

Dites-vous que ce qui vous empêche d’exprimer vos opinions, de porter les vêtements que vous souhaitez, de faire le métier qui vous fait vibrer, de parler de votre homosexualité ou encore d’aimer qui vous voulez est cette peur du jugement et du rejet. Cela en vaut-il vraiment la peine ?

En prenant ce chemin d’introspection, vous aurez parfois l’impression de devoir faire des sacrifices. Il se peut que vous perdiez une ou des personnes que vous aimiez en cours de route. Parfois, vous vous sentirez profondément seul(e) ou incompris(e). Parfois, vous aurez l’impression que vous ne contrôlez plus rien et que l’univers est contre vous. Parfois, vous perdrez espoir. Parfois vous vous demanderez aussi si vous avez pris la bonne décision. Et je vous répondrai que oui. Que si vous voulez une vie qui vous ressemble, vous devez accepter de briser les anciennes fondations pour créer de nouvelles bases. Je vous dirai que les personnes qui sortent de votre vie peuvent revenir ou qu’elles laisseront la place à de nouvelles qui vous correspondront plus. Que celles qui sont restées pourront vous surprendre et vous permettre de les redécouvrir de manière essentielle. Que la vie a beaucoup plus de sens et de profondeur quand nous en prenons la responsabilité. Je vous dirai que la réussite est une succession d’échecs et que c’est normal d’avoir peur. Et qu’au fond une seule chose nous rend tous semblables sur cette terre : une volonté secrète d’être tout simplement aimés pour ce que nous sommes…

Oui, il faut du courage pour s’affirmer car cet acte nous soumet forcément aux retours positifs et négatifs des autres. Ce jugement fait peur. Cependant si vous avez réellement conscience de votre valeur et savez intimement qui vous êtes, plus rien ne peut vous effrayer. C’est cela la vraie liberté et comme vous le savez, elle n’a pas de prix.

Un jour, une amie m’a écrit une note touchante dans un ouvrage qu’elle m’a offert :
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront. » René Char.

signature caroline rocher
2018-06-14T14:34:04+00:00

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